« Ma tristesse est mon château fort : là, personne ne peut me suivre, et là, je règne seul. »
— Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien
📖 Résumé
🎭 La voix de l'esthète : brillante, ironique — et mélancolique.
Le livre s'ouvre sur une série d'aphorismes que l'éditeur, Victor Eremita, attribue à un jeune homme qu'il appelle simplement « A ». Ces fragments, réunis sous le nom de Diapsalmata, forment le portrait d'une âme brillante et mélancolique. On y entend une voix élégante, ironique, qui refuse de se prendre au sérieux tout en souffrant en secret 🕯️.
A ne raconte pas une histoire : il note des humeurs, des pensées, des éclats de esprit. Sa vie ressemble à une collection d'instants qu'il regarde de loin, comme un spectateur regarde une pièce de théâtre. Rien ne l'engage vraiment. Il craint que le fait de choisir une chose ne l'oblige à renoncer à toutes les autres. Aussi préfère-t-il rester libre, disponible, mais aussi étrangement vide 🍂.
C'est là qu'apparaît ce que Kierkegaard nomme le stade esthétique : une manière de vivre entièrement tournée vers l'immédiat, vers ce qui est beau, rare ou intéressant. L'esthète cherche la sensation plutôt que le sens, la intensité plutôt que la durée. Il veut jouir de chaque moment sans être prisonnier d'aucun.
Mais ce brio cache une blessure. Sous l'ironie, on sent le spleen, cette lassitude douce qui vient quand plus rien n'a de goût. A avoue qu'il est fatigué de tout : fatigué de rire, fatigué de sa propre lucidité. Sa fameuse formule — « Ma tristesse est mon château fort » — dit tout : sa mélancolie est devenue son seul refuge, le seul lieu où il se sente vraiment chez lui 🏰.
Il est frappant que cet homme, si doué pour l'analyse, soit incapable de vivre. Il voudrait que la beauté suffise, mais elle ne remplit pas le vide. On dirait qu'il assiste à sa propre existence sans jamais y entrer 🎭. Chaque plaisir contient déjà l'ennui qui le suivra ; chaque joie porte l'ombre du lendemain.
Kierkegaard, en donnant la parole à A, ne le condamne pas encore. Il le laisse parler, séduire, briller. Il faut d'abord que le lecteur ressente la force de cette voix pour comprendre plus tard sa faiblesse. Car ce jeune homme qui maîtrise si bien l'art de la formule ne maîtrise pas sa propre vie. Il est libre de tout, sauf de lui-même 🪞.
Les Diapsalmata posent ainsi la grande question du livre. Peut-on vivre uniquement pour l'instant ? Une existence faite de belles humeurs et de refus prudents peut-elle vraiment combler un être humain ? A ne répond pas ; il se contente de rêver, de sourire et de souffrir. Mais sa mélancolie trahit déjà une vérité : l'esthète, malgré tout son charme, est un homme profondément seul. Et cette solitude, page après page, prépare en silence le grand débat qui traverse tout Ou bien… ou bien : celui du choix.
🔤 Vocabulaire
| Mot | Signification |
|---|---|
| l'esthète (m.) | celui qui vit pour la beauté, la sensation et l'instant |
| la mélancolie | une tristesse douce et profonde, sans cause précise |
| l'aphorisme (m.) | une pensée brève et frappante, souvent isolée |
| l'humeur (f.) | un état d'esprit passager |
| le spleen | un ennui triste et vague, une lassitude de vivre |
| l'ironie (f.) | la manière de dire le contraire de ce qu'on pense pour se moquer |
| l'immédiat (m.) | ce qui se vit tout de suite, sans réflexion ni durée |
| le refuge | un lieu où l'on se sent protégé |
| renoncer (à) | abandonner volontairement quelque chose |
| combler | remplir complètement, satisfaire pleinement |
| la lucidité | la capacité de se voir clairement, sans illusion |
| l'engagement (m.) | le fait de se lier durablement à une personne ou une cause |
| le spectateur | celui qui regarde sans participer |
💬 Expressions & Idiomes
| Expression | Signification |
|---|---|
| rester sur son quant-à-soi | garder ses distances, ne pas s'engager avec les autres |
| prendre la vie de haut | regarder l'existence avec détachement et ironie |
| au fond | introduit ce que l'on pense vraiment, derrière les apparences |
| avoir le cœur gros | être triste, plein d'une peine qu'on ne montre pas |
| à quoi bon ? | expression du découragement : est-ce que cela sert à quelque chose ? |
🧠 Grammaire — Le subjonctif présent
Le subjonctif exprime ce qui n'est pas un simple fait : le doute, la crainte, la volonté, le souhait. On le trouve souvent après que, quand la phrase exprime une émotion ou une nécessité.
Formation : on part de la forme ils/elles du présent, on retire -ent, et on ajoute -e, -es, -e, -ions, -iez, -ent.
| Pronom | ressentir | suffire | être |
|---|---|---|---|
| que je | ressente | suffise | sois |
| que tu | ressentes | suffises | sois |
| qu'il/elle | ressente | suffise | soit |
| que nous | ressentions | suffisions | soyons |
| que vous | ressentiez | suffisiez | soyez |
| qu'ils/elles | ressentent | suffisent | soient |
Exemples tirés du chapitre :
- Il craint que le choix ne l'oblige à renoncer aux autres possibilités.
- Il voudrait que la beauté suffise, mais elle ne remplit pas le vide.
- Il faut d'abord que le lecteur ressente la force de cette voix.
- Il est frappant que cet homme si doué soit incapable de vivre.
💡 Astuce : Après les verbes de volonté (vouloir que, souhaiter que) et les expressions de sentiment (craindre que, il est frappant que), utilisez toujours le subjonctif — jamais l'indicatif.
📝 Glossaire
- le stade esthétique : la première manière de vivre décrite par Kierkegaard, où l'on recherche la beauté, le plaisir et l'instant, sans engagement durable ni responsabilité
- les Diapsalmata : la série d'aphorismes lyriques qui ouvre le livre et donne la voix intérieure de l'esthète A
- la mélancolie : chez A, une tristesse cultivée qui devient à la fois une souffrance et un refuge contre le monde
- l'immédiateté : le fait de vivre entièrement dans le présent, sans mémoire du passé ni projet d'avenir
- l'ironie : l'attitude de distance qui permet à A de tout observer sans jamais se compromettre, mais aussi de ne jamais rien construire
🔊 Audio
▶️ Écouter le Mouvement 1 — B1
Conseil : Après avoir lu le résumé, relisez la phrase « Ma tristesse est mon château fort ». Demandez-vous : en quoi une émotion peut-elle devenir une prison ? C'est la question secrète de tout le mouvement.
✍️ Exercices
1. Complétez avec le subjonctif présent
- Il voudrait que la beauté (suffire) à remplir sa vie.
- A craint que l'engagement ne le (rendre) prisonnier.
- Il faut que le lecteur (ressentir) le charme de cette voix.
- Il est étrange qu'un homme si lucide (être) si malheureux.
2. Vrai ou faux ?
- A raconte une histoire suivie avec une intrigue.
- Le stade esthétique valorise l'instant et la sensation.
- La mélancolie de A est présentée comme un refuge.
- Kierkegaard condamne clairement A dès le premier mouvement.
3. Reformulez avec un déclencheur du subjonctif
Transformez chaque phrase en commençant par l'expression donnée.
- L'esthète est seul. → Il est triste que…
- La beauté ne comble pas le vide. → Je crains que…
- Le lecteur comprend la faiblesse de A. → Il faut que…
4. Mini-expression écrite
- En 4-5 phrases, décrivez un moment où vous avez préféré « rester spectateur » plutôt que de vous engager. Utilisez au moins une phrase au subjonctif présent (par exemple : Il faut que… / Je voudrais que…). Exemple : « Souvent, j'observe les autres agir sans oser participer. Il faudrait que je sois plus courageux. Je voudrais que la peur disparaisse, mais elle reste. »