« Celui-là est le seul dont j'eusse pu faire mon ami. »
— Antoine de Saint-Exupéry
📖 Résumé
🕯️ Un businessman qui compte les étoiles, un allumeur fidèle à sa consigne.
La galerie des planètes s'achève sur deux figures plus nuancées, avant que le récit ne bascule vers la Terre. Après le roi, le vaniteux, le buveur et le businessman, Saint-Exupéry introduit un personnage qui, tout en incarnant l'absurdité, échappe au verdict sans appel réservé aux précédents : l'allumeur de réverbères. C'est que sa manie, contrairement aux autres, comporte une part de beauté.
Sur la cinquième planète, la plus petite de toutes — juste assez grande pour contenir un réverbère 🕯️ et son allumeur —, un homme s'épuise à une tâche devenue folle. La consigne veut qu'il allume son réverbère au crépuscule et l'éteigne à l'aube 🌅. Or la planète, tournant de plus en plus vite au fil des ans, accomplit désormais une révolution complète par minute : l'allumeur doit donc allumer et éteindre sans répit, ne s'accordant plus le moindre repos. En s'obstinant à respecter une règle que la réalité a rendue absurde, il illustre le tragique de la fidélité aveugle ; mais, ce faisant, il est aussi le seul à s'occuper d'autre chose que de lui-même. « Voilà le seul, songe le petit prince, dont j'aurais pu faire un ami. » L'allumeur travaille pour une chose qui n'est pas lui — chaque réverbère qu'il allume est comme une étoile ⭐ ou une fleur 🌹 qui naît. Il rachète sa servilité par la beauté involontaire de son geste. Le petit prince tente de l'aider en lui suggérant, malicieusement, de marcher au rythme de sa planète pour prolonger le jour à volonté ; mais l'homme, obsédé par son devoir, ne songe qu'à dormir.
La sixième planète 🌍, dix fois plus vaste, abrite un géographe : un vieux monsieur qui écrit d'énormes livres. Le petit prince, émerveillé, croit enfin rencontrer un véritable savant. Déception : le géographe ne connaît rien de sa propre planète, car, dit-il avec superbe, ce n'est pas à lui d'explorer — il attend les rapports des explorateurs, qu'il consigne sous réserve de preuves. Sédentaire enregistrant un monde qu'il ne voit jamais, il incarne le savoir désincarné, coupé de l'expérience. Mais c'est de sa bouche que tombe une parole décisive. Lorsque le petit prince évoque sa fleur, le géographe refuse de la noter : les fleurs, explique-t-il, sont « éphémères ». L'enfant reçoit ce mot comme un coup. Il découvre, en questionnant le vieil homme, que sa rose est « menacée de disparition prochaine », qu'elle est mortelle, et qu'il l'a laissée seule et sans défense. Ce pressentiment de la mort de l'aimée, semant en lui le premier remords, décide de la suite : c'est le géographe qui, lui conseillant de visiter la Terre, l'oriente vers son destin.
Le seizième chapitre, très bref, opère la transition. Le narrateur dresse un inventaire vertigineux de la Terre : cent onze rois, sept mille géographes, neuf cent mille businessmen, sept millions et demi d'ivrognes, trois cent onze millions de vaniteux — bref, environ deux milliards de grandes personnes. Cette énumération chiffrée, pastichant le langage des adultes tout en le retournant contre eux, souligne par contraste la valeur du singulier. Puis vient une image sublime : celle des allumeurs de réverbères de la Terre, jadis, qui s'allumaient de continent en continent comme les feux d'un immense ballet — l'Australie, puis la Chine, puis la Russie, puis l'Europe… Cette chorégraphie lumineuse célèbre une humanité laborieuse et poétique, aujourd'hui remplacée par l'électricité. Enfin, le petit prince pose le pied sur Terre, dans le désert 🌵, et s'étonne de n'y voir personne. Sa solitude terrestre commence — solitude d'où naîtront les rencontres décisives.
Ces trois chapitres marquent un tournant. L'allumeur et le géographe ne sont plus seulement des cibles satiriques : l'un touche par sa fidélité, l'autre profère malgré lui la vérité qui met l'enfant en marche. Le thème de l'éphémère, en particulier, cristallise ici toute la mélancolie du conte : ce qui est menacé de disparaître est précisément ce qui mérite d'être aimé, arrosé, protégé.
🔤 Vocabulaire avancé
| Mot / Expression | Registre | Signification en contexte |
|---|---|---|
| sans appel | soutenu | définitif, irrévocable (un verdict sans appel) |
| une révolution (astr.) | technique | tour complet d'un astre sur son orbite |
| sans répit | soutenu | sans interruption, sans repos |
| s'obstiner à | courant/soutenu | persister avec entêtement |
| racheter (fig.) | soutenu | compenser un défaut par une qualité |
| désincarné(e) | soutenu | abstrait, coupé de toute réalité concrète |
| sédentaire | courant/soutenu | qui reste sur place, ne voyage pas |
| consigner | soutenu | noter par écrit, enregistrer |
| éphémère | soutenu/littéraire | de très courte durée, passager |
| un pressentiment | courant/soutenu | intuition d'un événement à venir |
| pasticher | soutenu | imiter le style de qqch pour en jouer |
| cristalliser (fig.) | soutenu | concentrer, rassembler en un point |
💬 Expressions & Registre
| Expression | Registre | Usage |
|---|---|---|
| un verdict sans appel | soutenu | jugement définitif, sans recours possible |
| au fil des ans | courant/soutenu | progressivement, avec le temps |
| de continent en continent | courant | d'un bout du monde à l'autre |
| mettre qqn en marche | soutenu | pousser quelqu'un à agir, à partir |
| par contraste | courant/soutenu | par opposition, mis en regard de |
🧠 Grammaire — Le participe présent et le gérondif
Le participe présent (forme en -ant) et le gérondif (en + -ant) dérivent de la même forme verbale mais n'ont pas le même emploi. Les distinguer est une marque de maîtrise du français écrit.
Formation : radical de la 1re personne du pluriel au présent + -ant.
nous tournons → tournant ; nous finissons → finissant ; nous prenons → prenant
(Irréguliers : étant, ayant, sachant.)
1. Le gérondif (en + -ant) exprime une circonstance de l'action principale — simultanéité, manière, moyen, condition —, et se rapporte toujours au sujet de la principale.
| Valeur | Exemple du chapitre |
|---|---|
| simultanéité | L'allumeur s'épuise en respectant la consigne. |
| moyen | En marchant au rythme de la planète, il prolongerait le jour. |
| cause | En questionnant le géographe, il découvre que sa rose est mortelle. |
2. Le participe présent joue le rôle d'un verbe (avec compléments) et équivaut souvent à une relative (qui + verbe). Il peut avoir un sujet différent de la principale.
| Emploi | Exemple du chapitre |
|---|---|
| = proposition relative | La planète, tournant de plus en plus vite… (= qui tourne) |
| cause / manière | Cette énumération, pastichant le langage des adultes… |
| sujet propre | L'allumeur ne s'accordant plus de repos, sa fatigue croît. |
Différence-clé :
| Gérondif (en -ant) | Participe présent (-ant) | |
|---|---|---|
| Sujet | = celui de la principale | peut être différent |
| Rôle | circonstance (adverbe) | qualification (adjectif/verbe) |
| Exemple | Il rêve en travaillant. | un homme travaillant sans répit |
Attention : ne pas confondre le participe présent (invariable : des enfants riant) avec l'adjectif verbal (variable : des enfants riants / une lumière fascinante). Le premier exprime une action, le second une qualité.
Note stylistique : Le participe présent allège la phrase en évitant la répétition de qui. Employé en tête de phrase (participe « détaché »), il donne une allure classique et concise à la prose : « Sédentaire enregistrant un monde qu'il ne voit jamais, il incarne le savoir désincarné. »
📝 Glossaire stylistique
1. éphémère (adj. et n.m.)
Du grec ephêmeros (qui ne dure qu'un jour). Qualifie ce qui a une existence très brève (un bonheur éphémère). L'éphémère est aussi un insecte qui ne vit qu'un jour. Mot-clé du chapitre : il révèle au petit prince la mortalité de sa rose, donc sa valeur.
2. désincarné (adj.)
De incarner (donner un corps). Ce qui est privé de corps, d'existence concrète, réduit à l'abstraction. Un savoir désincarné : une connaissance coupée de l'expérience vécue. Le géographe en est l'emblème.
3. sédentaire (adj.)
Du latin sedere (être assis). Qui reste attaché à un lieu, ne se déplace pas. S'oppose à nomade. Le géographe est sédentaire au point de ne jamais explorer ce qu'il décrit — paradoxe savoureux du chapitre.
4. la servilité (n.f.)
De serf / serviteur. Soumission excessive, obéissance sans esprit critique. Attention à la nuance : l'allumeur fait preuve de servilité envers la consigne, mais Saint-Exupéry la « rachète » par la beauté du geste. Adjectif : servile.
5. pasticher (v.)
De l'italien pasticcio (pâté, mélange). Imiter le style ou la manière de quelqu'un, souvent avec une intention ludique ou critique. L'énumération chiffrée du chapitre XVI pastiche le langage des adultes pour mieux le tourner en dérision. Nom : un pastiche.
🔊 Audio
Conseil : À l'oral, gérondif et participe présent se prononcent de la même façon (-ant) ; c'est la présence de « en » et le contexte qui les distinguent. Entraînez-vous à percevoir « en marchant » (circonstance) face à « une planète tournant » (qualification). Cette nuance est un marqueur du français soigné.
✍️ Exercices
1. Gérondif ou participe présent ?
Complétez avec la forme correcte du verbe entre parenthèses.
- (respecter) la consigne, l'allumeur s'épuise. → sujet = allumeur, simultanéité gérondif
- La planète, (tourner) de plus en plus vite, ne lui laisse aucun repos. participe présent, = qui tourne
- (questionner) le géographe, le petit prince apprend une vérité douloureuse. gérondif
- Le géographe, (attendre) les explorateurs, ne voit jamais son propre monde. participe présent
2. Transformez la relative en participe présent
Exemple : « un homme qui travaille sans répit » → « un homme travaillant sans répit ».
- une planète qui tourne trop vite une planète tournant trop vite
- un géographe qui attend les explorateurs un géographe attendant les explorateurs
- des réverbères qui s'allument de continent en continent des réverbères s'allumant de continent en continent
3. Analyse littéraire
Relisez le portrait de l'allumeur : « Voilà le seul dont j'aurais pu faire un ami. »
- Pourquoi le petit prince éprouve-t-il de la sympathie pour l'allumeur, malgré l'absurdité de sa tâche ? Parce que l'allumeur travaille pour autre chose que lui-même : son geste, bien qu'absurde, produit de la beauté (une lumière, comme une étoile) et manifeste le souci d'autrui.
- Qu'est-ce qui distingue l'allumeur des adultes précédents ? Les autres (roi, vaniteux, buveur, businessman) sont tout entiers repliés sur eux-mêmes ; l'allumeur, lui, est tourné vers une tâche extérieure, ce qui le rend digne d'amitié.
4. Mini-essai (150-200 mots)
- Sujet : « Ce qui est éphémère mérite-t-il d'être aimé davantage ? » Le mot « éphémère », appliqué à la rose, bouleverse le petit prince. Discutez cette idée à partir du chapitre et d'un exemple personnel. Employez au moins un gérondif et un participe présent. Conseil de rédaction : partez du choc du mot « éphémère », montrez comment la fragilité donne du prix, puis nuancez (l'éphémère peut aussi effrayer ou décourager).