« Le meilleur médicament, c'est vous ! »
— Frédéric Saldmann
📖 Résumé
💊 Votre corps fabrique ses propres médicaments. Ils sont gratuits.
Il faut d'abord prendre la mesure du titre. Le meilleur médicament, c'est vous ! est un slogan, avec ce que le genre suppose d'énergie et d'imprécision, et Frédéric Saldmann ne s'en cache pas : cardiologue et nutritionniste, familier des plateaux de télévision, il écrit pour être lu par ceux que la prose médicale rebute. Mais sous la formule affleure une thèse sérieuse, et même ancienne : la part décisive de ce qui détermine notre santé à long terme n'appartient ni à la fatalité génétique ni à la performance technique de la médecine, mais à un ensemble de conduites ordinaires dont nul ne peut nous décharger.
Le constat inaugural est clinique, et l'auteur le présente comme le fruit de trente années de consultations. Les pathologies qui saturent aujourd'hui les cabinets — surcharge pondérale, hypertension, diabète de type 2, une fraction non négligeable des cancers — ne fondent pas sur nous comme des orages. Elles s'installent, lentement, par sédimentation de gestes quotidiens dont chacun, pris isolément, paraît sans conséquence. Saldmann retrouve ici, sans toujours le nommer, un vieux savoir hippocratique : la maladie comme rupture d'un équilibre plutôt que comme accident pur.
L'image directrice — la « pharmacie intérieure » — mérite qu'on s'y arrête, car elle est mieux qu'une métaphore publicitaire. Le corps sécrète, répare, neutralise en permanence, et sans que la conscience y prenne part : coagulation d'une plaie, renouvellement cellulaire, réponse immunitaire, autophagie — ce mécanisme d'auto-nettoyage cellulaire dont la description a valu à Yoshinori Ohsumi le prix Nobel de médecine en 2016. Le reproche que Saldmann adresse à notre mode de vie n'est donc pas d'ignorer ces processus, mais de les entraver méthodiquement, en les privant du sommeil, du mouvement et du répit digestif dont ils ont besoin.
L'argumentation choisit délibérément des exemples prosaïques. L'hygiène des mains occupe plusieurs pages, ce qui pourrait passer pour de la naïveté et relève en réalité d'une stratégie rhétorique : en ramenant la prévention à des gestes sans prestige, l'auteur désamorce les deux objections qui tuent d'ordinaire les discours de santé publique, le coût et la complexité. On songe à Semmelweis, qui dut se battre contre ses confrères viennois pour imposer le simple lavage des mains en obstétrique — épisode que Louis-Ferdinand Céline choisit, avant de devenir romancier, comme sujet de sa thèse de médecine.
Il faut créditer Saldmann d'une honnêteté que la littérature du bien-être ne pratique pas toujours : il ne récuse nullement la médecine interventionnelle, dont il vit et qu'il exerce. Sa distinction est nette, presque scolastique : le médicament traite ce qui est déjà advenu, le mode de vie décide de ce qui adviendra. On reconnaît là l'articulation classique entre thérapeutique et prophylaxie, que la médecine française n'a jamais vraiment su équilibrer, faute d'un système de rémunération qui valorise le temps de la prévention.
Reste que la thèse, portée à sa limite, verse dans un individualisme dont l'auteur ne mesure pas tous les effets. Faire du patient l'auteur principal de sa santé revient à lui en attribuer la responsabilité ; et la responsabilité, dans une société inégale, se distribue mal. Manger frais suppose un budget, cuisiner suppose du temps, marcher suppose un quartier praticable, dormir suppose des horaires que le travail de nuit interdit. La sociologie française des déterminants sociaux de santé — de Pierre Aïach à Thierry Lang — a suffisamment documenté ce point pour qu'un livre de cette diffusion ne puisse l'effleurer qu'en passant. C'est la faiblesse la plus sérieuse du chapitre, et elle n'invalide pas son propos : elle en circonscrit la portée.
Le chapitre s'achève sur un renversement de posture qui donne au livre son unité. Le malade cesse d'être le destinataire passif d'une ordonnance pour devenir l'agent de sa propre prévention. C'est peu, si l'on songe à tout ce que la santé doit aux conditions collectives d'existence. C'est beaucoup, si l'on songe à la passivité qu'entretient une médecine devenue, pour beaucoup, un guichet où l'on vient chercher une solution sans avoir à changer quoi que ce soit.
💭 Réflexions & Discussion
- La « pharmacie intérieure » relève-t-elle du constat physiologique ou de la métaphore mobilisatrice ? Une image peut-elle être scientifiquement approximative et cliniquement utile ?
- Saldmann fait du patient le premier responsable de sa santé. Où passe, selon vous, la frontière entre responsabiliser et culpabiliser — et qui doit la tracer, le médecin ou le patient ?
- La médecine française rémunère l'acte, non la prévention. Dans quelle mesure cette architecture économique explique-t-elle que le discours préventif soit laissé à des livres grand public plutôt qu'à la consultation ?
- Canguilhem soutenait que la santé n'est pas l'absence de maladie mais la capacité de « tomber malade et de s'en relever ». Cette définition résiste-t-elle au discours contemporain de l'optimisation permanente du corps ?
- Les exemples volontairement humbles — se laver les mains, monter un escalier — servent la démonstration. Ne risquent-ils pas aussi de faire croire que la prévention est simple, alors qu'elle exige des conditions matérielles précises ?
- Le succès considérable de ce livre en France dit-il quelque chose de notre rapport collectif à la médecine : défiance envers l'institution, désir d'autonomie, ou simple appétit pour les recettes ?
📚 Pour aller plus loin
Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique — La thèse de médecine devenue un classique de la philosophie française. Canguilhem y montre que la santé ne se définit pas statistiquement, comme une moyenne, mais comme une normativité : la capacité d'instituer de nouvelles normes de vie. À lire en contrepoint de tout discours quantifié sur la santé.
Ivan Illich, Némésis médicale — Le grand réquisitoire des années 1970 contre l'expropriation de la santé par l'institution médicale. Illich forge la notion de iatrogénie sociale : à force de médicaliser l'existence, la médecine détruirait la capacité des individus à supporter la douleur et la mort. Excessif, souvent, mais indispensable.
Jules Romains, Knock ou le Triomphe de la médecine — La comédie de 1923 où un médecin transforme un canton en bien portants qui s'ignorent. Le revers exact du propos de Saldmann : que devient la prévention lorsqu'elle devient un marché ? Une lecture courte, drôle et redoutablement actuelle.
David Servan-Schreiber, Guérir — Autre médecin français devenu auteur à succès, autre défense des ressources propres de l'organisme, mais du côté du stress et de l'anxiété. Le comparer à Saldmann permet de mesurer ce que ce genre éditorial doit à la personnalité de son auteur — et ce qu'il doit à ses preuves.
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▶️ Écouter le chapitre 1 — Natif
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