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« Il n'y a qu'un médium pour dire l'immédiat, et ce médium, c'est la musique ; il n'y a qu'un objet qu'elle puisse dire absolument, et cet objet, c'est le désir. »
— Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien


📖 Résumé

Don Juan et l'érotique musical

🎼 Le désir pur, immédiat — la musique de l'instant sans lendemain.

De tous les essais que A confie à ses papiers, celui-ci est le plus enthousiaste, le plus habité — et l'on comprend vite pourquoi. En chantant le Don Giovanni de Mozart, l'esthète ne parle pas seulement d'un opéra ; il chante son propre idéal, il célèbre la figure où son mode d'existence trouve sa forme la plus pure et la plus enviable 🎼. Don Juan n'est pas pour lui un personnage parmi d'autres : c'est le génie de l'immédiateté sensuelle, l'incarnation d'un principe que seule la musique pouvait porter au jour.

Toute la thèse tient dans un rapport secret entre un contenu et une forme. Il existe, soutient A, une correspondance nécessaire entre certaines idées et certains arts : chaque idée « absolue » appelle le médium qui, seul, peut la dire tout entière. Or l'idée de la sensualité pure, du désir en tant que désir, avant toute réflexion, avant tout langage, ne pouvait naître que dans le christianisme — car il fallut d'abord que l'esprit posât la chair comme son autre, comme le principe qu'il exclut, pour que cette chair, ainsi reléguée, acquît une existence propre et se mît à chanter. Et le seul médium capable de dire cette immédiateté sans la trahir, c'est la musique. Car le mot pense, distingue, met à distance ; il appartient déjà à l'esprit. La musique, elle, ne raisonne pas : elle est pur mouvement sensible, elle nous saisit avant que nous ne comprenions. Voilà pourquoi Don Juan devait être un opéra, et pourquoi il n'existe pleinement qu'en Mozart.

Ce que A admire par-dessus tout, c'est que ce Don Juan-là ne ressemble en rien au séducteur de la tradition, à l'homme de la ruse et des stratagèmes patients. Il ne calcule pas, ne réfléchit pas, ne se souvient pas. Il est désir, comme une force de la nature — un torrent, une crue, un feu qui court. Là où le séducteur ordinaire (celui du cinquième mouvement) construit méthodiquement sa proie comme une œuvre, Don Juan emporte tout dans un même élan, sans intervalle entre le vouloir et l'avoir. Les mille trois conquêtes que son valet Leporello énumère dans le fameux « catalogue » ne sont pas mille trois victoires de l'intelligence : ce sont mille trois vagues d'une même mer, la preuve chiffrée qu'il ne s'agit jamais d'une femme mais du féminin en général, jamais de l'attachement mais de la seule quantité 🌹.

Et c'est là que le portrait, si séduisant soit-il, laisse affleurer son revers. Car Don Juan, précisément parce qu'il est pur instant, n'a pas de moi. Celui qui ne se souvient d'aucune et n'attend nulle autre, qui vit dans un présent sans épaisseur, ne se constitue jamais en une personne durable. Il n'a pas d'histoire, seulement une série ; pas de biographie, seulement un catalogue. Sa puissance est aussi son indigence : il jouit de tout et ne possède rien, pas même lui-même. Il est immortel comme un principe et vide comme lui. On ne peut le raconter que par le nombre, parce qu'il n'y a en lui rien d'autre à raconter.

Kierkegaard, par la bouche de A, réussit ici un tour de force philosophique : faire l'éloge le plus éblouissant de l'immédiateté tout en montrant, à qui sait lire, qu'elle est un cul-de-sac. L'esthète croit admirer un idéal ; il décrit en réalité une impasse magnifique. Vivre à la manière de Don Juan, ce serait renoncer à devenir quelqu'un, dissoudre le soi dans la fluence du désir. La musique peut le dire parce qu'elle est, elle aussi, ce pur écoulement qui ne se fixe jamais ; mais un homme n'est pas une mélodie, et une vie qui refuse de se fixer n'est peut-être qu'une belle musique qui s'éteint 🕰️.

Il faut sentir toute la ruse de la construction. En apparence, ce mouvement n'est qu'un brillant essai de critique musicale, une des plus belles pages jamais écrites sur Mozart. En vérité, il place sous nos yeux le premier des deux termes de l'alternative, à son point d'incandescence. Don Juan, c'est l'esthétique portée à l'absolu, débarrassée de toute mauvaise conscience, innocente comme une bête et divine comme un dieu. Il n'y a pas de reproche à lui faire : il est en deçà du bien et du mal, dans un monde où le choix n'existe pas encore. Et c'est justement pour cela qu'il ne peut être notre modèle. Nous, qui ne sommes pas des forces de la nature mais des consciences, nous ne pouvons pas ne pas nous souvenir, ni ne pas attendre ; l'immédiateté, chez nous, est déjà perdue. Rêver de Don Juan, c'est rêver d'un paradis d'avant l'esprit, où l'on n'aurait pas à répondre de soi.

Le mouvement s'achève ainsi sur une nostalgie déguisée en triomphe. A voudrait être cette musique, cet instant pur ; mais il écrit, il réfléchit, il analyse — donc il a déjà quitté le royaume de Don Juan. Sa ferveur même trahit la distance qui l'en sépare. Et le lecteur, séduit et lucide à la fois, pressent que la vraie question n'est pas « comment être Don Juan ? » mais « que faire, une fois qu'on ne peut plus l'être ? » — question à laquelle le juge, patiemment, se prépare à répondre.


💭 Réflexions & Discussion

  1. A soutient qu'une idée « absolue » appelle un médium unique, et que seule la musique peut dire le désir immédiat. Cette thèse d'une correspondance nécessaire entre un contenu et une forme d'art vous paraît-elle défendable, ou n'est-elle qu'une belle intuition poétique ?
  1. Don Juan n'a « pas de moi » parce qu'il vit dans un présent sans mémoire ni avenir. En quoi la mémoire et l'attente sont-elles constitutives d'une personne ? Peut-on être un soi sans durée ?
  1. Kierkegaard fait l'éloge le plus éblouissant de ce qu'il veut dépasser. Pourquoi rendre si désirable une existence dont il montre l'impasse ? Est-ce une faiblesse ou la finesse même de sa méthode ?
  1. Le « catalogue » réduit mille femmes à un nombre. Qu'est-ce que cette quantification dit du rapport de Don Juan à autrui — et notre culture de l'accumulation (des rencontres, des expériences, des « contenus ») n'en est-elle pas l'héritière ?
  1. Peut-on vraiment placer Don Juan « en deçà du bien et du mal », l'innocenter comme une force de la nature ? Ou cette innocence n'est-elle qu'une manière élégante d'excuser ce qui, chez un homme réel, serait une violence ?
  1. La ferveur de A « trahit la distance qui l'en sépare » : il rêve d'une immédiateté qu'il a déjà perdue en la pensant. Ce paradoxe — désirer l'innocence, c'est l'avoir déjà quittée — vous semble-t-il éclairer notre rapport nostalgique à la spontanéité ?

📚 Pour aller plus loin

Mozart et le romantisme — Ce mouvement est aussi un grand texte sur le Don Giovanni (1787). On écoutera l'opéra en gardant à l'esprit la lecture de A : l'ouverture, l'air du « catalogue », le finale où le Commandeur entraîne Don Juan aux enfers. Kierkegaard, contemporain de l'exaltation romantique de Mozart, en fait le musicien de l'immédiat par excellence — une idée que prolongeront, autrement, les méditations de Nietzsche sur l'esprit de la musique.

Le mythe de Don Juan — De Tirso de Molina à Molière, de Byron à Pouchkine, la figure du séducteur traverse la littérature européenne. Kierkegaard en propose une lecture inédite : non plus le libertin cynique, mais le génie innocent du désir. Comparer ces versions, c'est mesurer ce que chaque époque projette dans le même nom.

L'immédiateté et la conscience — La distinction kierkegaardienne entre l'immédiat (ce qui précède la réflexion) et le médiatisé (ce que l'esprit a déjà pensé) dialogue de loin avec Hegel, dont Kierkegaard fut le lecteur critique. Là où Hegel intègre l'immédiat dans le mouvement de l'esprit, Kierkegaard en fait le paradis perdu d'une existence qui ne peut plus y revenir.


🔊 Audio

▶️ Écouter le Mouvement 2 — Natif

Astuce : écoutez ce chapitre en fond, puis réécoutez l'ouverture du Don Giovanni — laissez la thèse de A résonner dans la musique elle-même. 🎼


✍️ Exercice d'écriture

  1. En 250 à 300 mots, défendez ou réfutez la thèse centrale de ce mouvement : chaque grande idée trouve sa vérité dans une forme d'art déterminée, et une seule. Choisissez une idée (le désir, la mélancolie, la révolte, le temps qui passe, la joie…) et demandez-vous quel art la « dit » le mieux — la musique, la peinture, la danse, le roman, le cinéma — et pourquoi cet art-là plutôt qu'un autre. Vous vous efforcerez d'argumenter à la manière de A : non par des généralités, mais en montrant comment, concrètement, la forme choisie épouse le contenu (son rythme, sa matière, son rapport au temps, sa manière de nous atteindre). Vous conclurez en interrogeant la thèse elle-même : n'y a-t-il vraiment qu'un seul médium par idée, ou est-ce l'esthète qui, par amour des correspondances, force un peu la nature des choses ?