Définitions :
Niveau des mots :

« Ce qui importe n'est pas de choisir le bon parti, mais l'énergie, le sérieux avec lesquels tu choisis. »
— Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien


📖 Résumé

Ou bien… ou bien : le choix

🗝️ Choisir — non ceci ou cela, mais se choisir, et devenir soi.

Le dernier mouvement porte le livre à son sommet et lui donne son titre. Jusqu'ici, le juge Wilhelm avait discuté avec A tel ou tel point — le mariage, la durée, la fidélité. Il cesse maintenant d'argumenter sur des cas particuliers pour poser la question décisive : non pas que choisir, mais qu'est-ce que choisir 🗝️. Toute la stratégie de l'esthète consistait à ne jamais trancher, à garder ouvertes toutes les possibilités, à jouir de chacune sans s'attacher à aucune. Le juge nomme cette indécision élégante pour ce qu'elle est : une fuite. Rester au balcon de sa propre vie, en spectateur, c'est déjà avoir choisi — mais choisir de ne pas exister vraiment.

Le cœur du propos tient dans une formule paradoxale : l'important n'est pas de choisir le bon parti, mais l'énergie et le sérieux avec lesquels on choisit ⚖️. À première vue, l'idée déconcerte : le contenu du choix serait-il indifférent ? Il n'en est rien. Wilhelm veut dire que, avant tout choix déterminé, il existe un choix plus originaire, un choix par lequel le moi se saisit lui-même. Ce choix radical ne porte pas sur un objet extérieur ; il porte sur celui qui choisit. Se choisir soi-même : voilà l'acte où une personne cesse d'être une dispersion d'humeurs et d'instants pour devenir un sujet responsable, capable de dire « je » et d'en répondre.

Ce mouvement de réappropriation a une conséquence surprenante : en se choisissant, l'homme ne fait pas table rase de son passé. Il reprend tout ce qu'il est — son histoire, son tempérament, ses fautes mêmes — mais il le reprend comme sien, sous le mode de la responsabilité. L'esthète subissait sa vie comme un destin ; l'homme éthique l'assume comme une tâche. Rien n'est changé dans les faits, et pourtant tout est transfiguré, car ce qui n'était que donné devient désormais choisi. Le choix n'ajoute pas un contenu : il change le rapport du moi à lui-même.

Le juge insiste alors sur l'instance du présent. L'esthète remet toujours à demain, se réserve, tergiverse ; il croit qu'en différant, il garde sa liberté intacte. Wilhelm renverse cette illusion : à force de ne pas choisir, on laisse les circonstances, l'humeur, le hasard choisir à notre place. La liberté ne se conserve pas comme un trésor ; elle ne s'exerce qu'en s'engageant. C'est pourquoi le ou bien… ou bien n'est pas une torture logique, mais la structure même d'une existence sérieuse : à chaque instant, il faut trancher, et ce tranchement est ce par quoi l'on advient à soi 🕯️.

Le livre ne s'achève pourtant pas sur la voix du juge. Wilhelm joint à sa lettre un dernier texte, l'Ultimatum : le sermon d'un vieux pasteur du Jutland, ami de sa jeunesse. Sa thèse tient en une phrase : « Devant Dieu, nous avons toujours tort ». La proposition semble d'abord accablante ; elle est en réalité édifiante et libératrice. Car aussi longtemps que nous cherchons à établir qui, de nous ou de Dieu, a raison, nous restons prisonniers du calcul, de la justification, de l'apologie de soi. Reconnaître qu'on a toujours tort, c'est déposer les armes de l'orgueil et découvrir que cette défaite est une paix : ce n'est pas Dieu qui écrase, c'est l'amour qui affranchit celui qui renonce à avoir raison.

Cette pensée dépasse alors l'éthique elle-même 🌌. Le juge avait montré comment sortir de l'esthétique par le choix ; l'Ultimatum laisse entrevoir que l'éthique, à son tour, ne se suffit pas. Devant l'exigence infinie, l'homme le plus scrupuleux demeure en défaut — et cette déficience reconnue ouvre, au-delà du devoir, l'espace du religieux. Ainsi le livre se referme sur un seuil plutôt que sur une conclusion : le lecteur, placé devant l'alternative, reste seul avec le ou bien… ou bien — et avec la nécessité de choisir.


🔤 Vocabulaire

Mot / ExpressionRegistreSignification en contexte
tranchercourant/soutenudécider fermement, mettre fin à l'hésitation
originairesoutenu/philosophiquepremier, fondamental, d'où tout le reste dérive
se saisir de soisoutenuse prendre soi-même en charge, se posséder
faire table rasecouranttout effacer pour repartir de zéro
transfigurersoutenu/littérairetransformer en donnant un sens ou un éclat nouveau
tergiversersoutenuuser de détours pour éviter de décider
différersoutenuremettre à plus tard, ajourner
advenir à soisoutenu/philosophiquedevenir pleinement ce que l'on est
accablant(e)courant/soutenuqui écrase, qui décourage par son poids
affranchirsoutenulibérer d'une servitude, d'une dépendance
déposer les armescourant/soutenurenoncer à combattre, à se justifier
un seuilcourant/littérairelimite qu'on franchit, passage vers un autre ordre

💬 Expressions & Idiomes

ExpressionRegistreUsage
rester au balcon de sa viesoutenu/littérairecontempler son existence sans y prendre part
se réservercourant/soutenurefuser de s'engager pour garder ses possibilités
avoir toujours tort devant Dieusoutenu/religieuxreconnaître son insuffisance radicale, non par culpabilité mais par vérité
ouvrir un seuilsoutenulaisser entrevoir un ordre nouveau sans y entrer encore
répondre de soicourant/soutenuassumer la responsabilité de ce que l'on est et fait

🧠 Grammaire — L'infinitif substantivé et la nominalisation

Ce mouvement raisonne sur des actes érigés en concepts : choisir, se choisir, avoir tort. Pour penser l'acte comme un tout, le français dispose de l'infinitif substantivé (« le choisir ») et de la nominalisation (« le choix », « la décision »). Ces procédés condensent une action en un objet de pensée — outil essentiel du style analytique.

Trois voies pour nominaliser une action :

ProcédéExempleEffet
Infinitif employé comme nomLe choisir précède tout choix particulier.insiste sur l'acte pur, encore indéterminé
Nom dérivé du verbeLe choix engage tout le moi.présente l'acte comme une réalité stable
Infinitif sujet ou attributSe choisir soi-même, voilà l'essentiel.met l'acte en relief, en tête de phrase

Comparez :
- Il choisit sérieusement. (l'accent est sur lui)
- Le sérieux du choix importe plus que son objet. (l'accent est sur l'acte nominalisé)

💡 Astuce : La nominalisation permet d'enchaîner les idées sans répéter les sujets (« la reconnaissance de son tort → cette reconnaissance libère »). Elle donne à la dissertation sa densité — mais gare à l'excès : trop de noms abstraits alourdissent. Alternez noms et verbes pour garder le mouvement de la pensée.


📝 Glossaire

1. se choisir soi-même (expression)
Acte central du mouvement : par-delà le choix de tel ou tel objet, le moi se prend lui-même en charge et devient responsable. C'est le geste par lequel une personne advient, passant du spectateur au sujet.

2. le ou bien… ou bien (expression)
Le titre du livre érigé en principe d'existence : à chaque instant, il faut trancher entre des voies incompatibles. L'alternative n'est pas un supplice logique mais la structure d'une vie sérieuse.

3. l'énergie du choix (expression)
Ce qui, selon le juge, importe plus que le contenu choisi : la décision, la gravité, le sérieux avec lesquels on s'engage. Un choix tiède ne fait pas advenir le moi.

4. l'Ultimatum (n.m.)
Le sermon qui clôt le livre : « Devant Dieu, nous avons toujours tort ». Loin d'écraser, cette pensée édifie et libère, en délivrant l'homme du besoin d'avoir raison.

5. le stade religieux (expression)
Horizon entrevu au terme du livre. L'éthique elle-même se révèle insuffisante devant l'exigence infinie ; la déficience reconnue ouvre, au-delà du devoir, l'espace de la foi.


🔊 Audio

▶️ Écouter le mouvement 7 — B2

Conseil : Écoutez la manière dont la phrase « devant Dieu, nous avons toujours tort » passe de l'accablement à la paix. Repérez les nominalisations (le choix, la reconnaissance, l'engagement) : ce sont elles qui donnent au texte sa densité conceptuelle.


✍️ Exercices

1. Compréhension analytique

Relisez : « Ce qui importe n'est pas de choisir le bon parti, mais l'énergie, le sérieux avec lesquels on choisit. »

  1. En quel sens le contenu du choix passe-t-il ici au second plan ? Sur quoi porte le vrai choix ?
  2. Que signifie « se choisir soi-même », et pourquoi cet acte ne supprime-t-il pas le passé ?
  3. Pourquoi l'Ultimatum (« devant Dieu, nous avons toujours tort ») est-il présenté comme libérateur plutôt qu'accablant ?

2. Nominalisation — Transformez

Remplacez le verbe souligné par une tournure nominalisée.

  1. Il refuse de choisir ; ce refus le paralyse. → son refus de
  2. L'homme reconnaît son tort, et cela le libère. → la de son tort le libère
  3. On s'engage, donc on existe. → l' fait exister
  4. Le moi se saisit lui-même. → la de soi

3. Reformulation de registre

Reformulez dans un registre plus soutenu et plus dense.

  1. « Si on ne choisit jamais, ce sont les circonstances qui choisissent pour nous. »
  2. « L'esthète regarde sa vie sans y participer. »
  3. « Reconnaître qu'on a tort, ça rend libre. »

4. Mini-essai (150-200 mots)

  1. Sujet : « Faut-il choisir pour devenir soi-même ? » En vous appuyant sur le juge Wilhelm, expliquez pourquoi ne pas choisir est encore un choix, puis interrogez la limite que l'Ultimatum oppose à l'éthique. Employez au moins deux nominalisations et un infinitif substantivé. Conseil de rédaction : ouvrez sur le paradoxe (« ne pas choisir, c'est déjà choisir »), développez le « se choisir soi-même », puis nuancez en montrant que l'homme éthique lui-même reste en défaut « devant Dieu ».